20 juin 2017

Le Québec, une cuisine sous influence


Lors des 10è Rencontres de la Fondation Bonduelle, Christine Jourdan, professeur en sociologie et anthropologie à l’Université de Concordia  a montré comment les changements sociaux ont profondément influencé la cuisine québécoise. À l’issue de son intervention, elle nous a livré quelques détails supplémentaires. Extraits d’une conversation à bâtons rompus. 

Christine, vous avez expliqué lors de votre intervention que la cuisine québécoise s’est nourrie des traditions culinaires de ses immigrants. Comment se passe ce jeu d’influence?
Toutes les sociétés ont leur propre conception d’une bonne alimentation. Quand les immigrants débarquent dans un nouveau pays, ils arrivent donc avec leur conception d’une bonne alimentation dans leurs bagages. Parfois, ils ne se retrouvent pas dans le modèle de leur pays d’accueil : les aliments, les façons de les apprêter, de les combiner, les habitudes autour du repas, etc… sont trop différents de ce qu’ils ont connu dans leur pays d’origine. Ceux qui ont des enfants d’âge scolaire s’ont d’autant plus remis en question que leurs enfants reviennent de l’école avec des désidératas sur ce qu’ils veulent manger ou essayer en fonction de ce qu’ils ont vu à l’école. C’est la porte d’entrée à des changements alimentaires domestiques, parce que c’est au sein des familles qu’on officialise la transition. 

Le migrant adopte-t-il alors la tradition culinaire de son pays d’accueil?
Le changement n’est pas radical : il y a toujours quelqu’un qui se veut le gardien de la tradition (le « gate keeper » en anglais). On veut bien que la cuisine change, mais pas trop longtemps, pas complètement. C’est ainsi que les immigrants reçoivent de leur famille qui est restée dans leur pays d’origine des paquets alimentaires qui visent à s’assurer que celui qui est parti ne manquera de rien et que la tradition perdure malgré la migration. D’autres se partent un commerce (une épicerie, un restaurant). C’est pour eux avant tout le moyen de garder la mémoire alimentaire vivante. C’est aussi ainsi qu’ils vont influencer la tradition culinaire de leur pays d’accueil. L’étude que l’on a faite des livres de cuisine québécois montre clairement une ouverture vers la cuisine méditerranéenne à partir des années 1950 avec les vagues de migration italienne et grecque, puis une influence africaine et asiatique depuis les années 1990, tandis que les immigrants venaient davantage d’Afrique et d’Asie. 

Vous avez également expliqué que depuis que les femmes ont accès à la vie professionnelle, les hommes ont investi la cuisine. Comment cela se traduit-il dans les familles d’aujourd’hui?
Au Québec particulièrement, où la recherche d’égalité homme-femme au sein des familles est très importante, les hommes sont davantage présents dans la vie domestique, de la même façon qu’ils sont davantage présents très tôt dans l’éducation des enfants et dans la vie familiale. Cet intérêt pour la cuisine s’inscrit dans cette préoccupation globale pour la vie familiale : les hommes s’impliquent pour faire leur part, mais aussi pour en retirer une forme de satisfaction personnelle. Ils découvrent que la cuisine n’est pas forcément liée à une corvée familiale, mais peut être source de plaisir esthétique et gastronomique. 

Comment ont-ils appris à cuisiner?
Certains apprennent auprès de leur épouse, mais la plupart ont appris auprès de leurs parents. La génération des Milléniaux par exemple – ceux qui ont eu 20 ans en 2010 – sont des jeunes qui ont appris à cuisiner avec leur mère, mais aussi avec leur père qui était déjà présent dans la cuisine : il s’occupait du BBQ, il faisait le repas pendant que la mère avait ses propres activités… Les enfants ont vu leur père en cuisine et s’en sont inspirés comme modèle. 




En quoi cuisiner est important pour la famille?
À travers la cuisine, les parents transmettent leur philosophie de vie à leurs enfants. Bien sûr, ils leur enseignent le B.A – BA des techniques culinaires, mais ces moments précieux qui contribuent à développer le lien social parent-enfant, leur permettent aussi de transmettre les fondements du mode de vie familial: le choix des aliments, l’importance de manger des légumes ou de limiter le gaspillage alimentaire… Et puis cuisiner, c’est aussi donner de la valeur au don de soi : quand on cuisine pour la famille, on prend de son temps pour les autres. L’alimentation devient donc le prétexte d’une socialisation qui va bien plus loin que la socialisation alimentaire. Cuisiner, c’est l’apprentissage de la vie! 

Pensez-vous que la cuisine devrait être enseignée à l’école?
On vit à une époque où les gens sont décalés de la production alimentaire domestique. Il suffit de regarder les volumes de vente des produits alimentaires ultra-transformés. Instaurer des cours de cuisine à l’école permettrait d’enseigner concrètement aux enfants les pratiques alimentaires saines, mais aussi de les reconnecter avec la nature, de leur faire découvrir les produits alimentaires de base et de leur apprendre à les transformer, à les cuisiner. Cela devrait faire partie des connaissances de base que chacun devrait avoir pour être un citoyen éclairé. 


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